Questions d’Ardalan Abdullahi (Journaliste chez Rojikurd) posées à Christine Vincent

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ROJIKURD: Quel est le bilan des manifestations de 2017-18, en Iran ?

Christiane Yousif :Du 28 décembre 2017 au 1er janvier 2018, l’Iran a été secoué par des émeutes et des scènes de violence entre les manifestants et les forces de l’ordre iraniennes. Ces manifestations de protestation, scandaient des slogans hostiles au pouvoir, dont le président Hassan Rohani, notamment « mort au dictateur » ou « Abandonne la Syrie, occupe-toi de nous ». Les gens dans la rue n’avaient plus rien à perdre, d’où la tenue d’un discours très radical contre le pouvoir.

Face à la mauvaise situation économique du pays, des manifestations antigouvernementales contre la hausse des prix et la corruption ont eu lieu à Téhéran et dans plusieurs villes de province, dont celles de Machhad, Kermanshah (ville déjà touchée par un séisme), Ispahan, Sari, Rasht, Khorramabad, Zanjan ou Ahvaz, et même à Qom, ou encore à Shahr-e Kord. Parti de province, avant de se propager à travers le pays et d’atteindre la capitale, le mouvement est avant tout l’expression d’un malaise socio-économique.

Le prix des œufs, aliment essentiel pour les Iraniens des couches défavorisées, a presque doublé. Le budget de l’année 2018 prévoit aussi de nouvelles mesures d’austérité : une réduction des budgets sociaux et une augmentation des prix du carburant et des denrées alimentaires. Les sommes allouées aux organisations religieuses et militaires ont également suscité de vifs débats. Les rassemblements organisés par des retraités, des ouvriers ou des enseignants qui n’ont pas été payés depuis des mois sont devenus quasi quotidiens, aussi bien à Téhéran qu’ailleurs dans le pays.

Ces manifestations contre la vie chère, à Téhéran et dans d’autres grandes villes du pays, ont pris une tournure politique. C’est la première fois qu’autant de villes ont été touchées par un tel mouvement depuis 2009, lorsqu’un mouvement de contestation contre la réélection de l’ex-président ultraconservateur Mahmoud Ahmadinejad avait été violemment réprimé. Mais les rassemblements et les émeutes de 2017-18 n’étaient pas similaires au mouvement de protestation de 2009, qui était sans violence et d’ordre politique et le régime iranien craignait cette nouvelle mobilisation, qui a dégénéré (bâtiments publics incendiés, slogans hostiles à l’encontre du président Hassan Rohani) et qui s’appuyait avant tout sur des demandes économiques. Ces manifestations n’ont cependant pas eu l’ampleur de celles de 2009 (seulement 42 000 personnes selon le ministère iranien de l’Intérieur) et aucun groupe politique influent du pays n’avait lancé d’appel à manifester. Le mouvement de 2009 était composé des classes moyennes instruites des grandes villes, alors que les jeunes manifestants, qui sont descendus dernièrement, dans la rue, sont issus des classes populaires et inférieures, avec un profil de chômeurs et de victimes de l’inflation ou simplement, de citoyens déçus par les promesses économiques, suite à l’accord nucléaire et la levée des sanctions.

Les appels à manifester s’étaient propagés sur la messagerie instantanée Telegram et sur Instagram, deux applications largement utilisées en Iran.

Des millions d’Iraniens utilisent Internet sur ces téléphones. En réaction, le pouvoir a d’ailleurs décidé de bloquer cet outil.

Le guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, a accusé les « ennemis » de l’Iran, les médias et les groupes « contre-révolutionnaires » à l’étranger, pointant du doigt l’Arabie Saoudite, et les États-Unis, de s’unir en utilisant leurs moyens pour porter atteinte au régime et créer des problèmes au régime islamique. Le régime a également accusé l’Organisation des Moudjahiddines du Peuple Iranien, basée en France.

Les sanctions économiques soumises au pays, devenu isolé pour ses activités nucléaires sensibles et son intervention militaire coûteuse dans les conflits en Syrie ou en Irak, ont affaibli l’économie. La promesse de relancer l’économie, affaiblie par des sanctions internationales, a été au cœur des campagnes présidentielles de M. Rohani, un religieux modéré réélu en mai 2017, pour un deuxième mandat. Le président Rohani avait fait du redressement économique sa priorité et la signature, en juillet 2015, de l’accord sur le programme nucléaire iranien, suivie de la levée partielle, en janvier 2016, des sanctions économiques contre Téhéran, avaient suscité l’espoir d’une reprise rapide. Mais Hassan Rohani peinait à faire venir les investisseurs étrangers, surtout depuis l’élection présidentielle de Donald Trump. Bien qu’Hassan Rohani ait réussi à faire baisser l’inflation, passée aujourd’hui sous les 10 %, contre 40 % avant son arrivée au pouvoir, les Iraniens sont nombreux à avoir du mal à boucler leurs fins de mois. Le chômage des jeunes, notamment, reste très élevé, à 28,8 %, et les pénuries de certains produits alimentaires accroissent le sentiment de précarité.

Puis, les manifestations se sont essoufflées. Les manifestants résignés ont baptisé leur mouvement « révolution des œufs » et ont préféré parler d’économie, plus que de politique. Dans cette vague d’émeutes et de manifestations inédite depuis le grand mouvement de 2009, plusieurs manifestants ont perdu la vie ou ont été arrêtés. Au 14 janvier 2018, le bilan officiel des manifestations était de 25 morts. Les Etats-Unis, pour qui l’Iran est une bête noire, ont été les plus virulents dans la critique. Quant à l’Union européenne, elle a dit « espérer » que le droit de manifester serait « garanti ».

Rojikurd:L’Iran et les droits de l’homme : quelles sont les positions des Etats-Unis et de l’Union européenne ?

Christiane Yousif :En Iran, les autorités ont imposé des restrictions sévères à la liberté d’expression, d’association, de réunion pacifique et de conviction religieuse. Les membres des minorités religieuses, à savoir les bahaïs, les soufis, les yarsans et les musulmans convertis au christianisme et sunnites, sont confrontés à la discrimination dans la loi et dans la pratique. Les groupes ethniques défavorisés (Arabes ahwazis, Azéris, Baloutches, Kurdes et Turkmènes) sont toujours victimes d’une discrimination systématique, tout particulièrement en matière d’emploi, de logement, d’accès aux fonctions politiques et d’exercice de leurs droits culturels, civils et politiques.

Les arrestations, les emprisonnements, les tortures et à d’autres formes de mauvais traitements infligés aux détenus sont restés répandus. Les femmes et les filles sont également victimes de violence et de discrimination. L’Iran reste un pays où la peine de mort est largement appliquée. Les membres de minorités ethniques qui dénoncent les violations de leurs droits politiques, culturels et linguistiques risquent d’être arrêtés de façon arbitraire, torturés et maltraités, emprisonnés et, dans certains cas, condamnés à mort. Des Kurdes sont arrêtés sans mandat en raison de leurs liens, réels ou supposés, avec le Parti démocratique du Kurdistan d’Iran (PDKI). Des Arabes ahwazis, qui dénoncent la répression exercée à l’égard des expressions de la culture arabe, notamment de la tenue vestimentaire et de la poésie, connaissent le même sort. Il est toujours interdit aux groupes ethniques minoritaires d’utiliser leur langue comme support d’enseignement dans les écoles primaires.

Le Code pénal islamique prévoit toujours la lapidation parmi les méthodes d’exécution. Certaines pratiques sexuelles entre personnes de même sexe consentantes demeurent passibles de la peine de mort.

Le 14 novembre 2017, un comité de l’Assemblée générale des Nations Unies a condamné l’Iran pour ses violations continues des droits de l’homme, la 30e résolution de ce type depuis 1985.

Depuis la fin du mois de décembre dernier, de grandes manifestations contre les difficultés économiques et l’autoritarisme du régime ont eu lieu un peu partout en Iran. Au sein du régime, un différend est apparu sur la question de savoir qui est responsable du soulèvement. Le camp idéologique critique le président Rohani et sa politique économique, qui comprend des coupes de subventions publiques et une augmentation des impôts et des prix des produits de base, et l’accuse de corruption. Le président Rohani a expliqué que la plus grande partie du budget du pays – à savoir 200 milliards sur un total de 360 milliards de toman (somme équivalent à environ 100 milliards $) – ne se trouvait pas sous son contrôle. Cela signifie que la majeure partie du budget national est contrôlée par le Guide suprême Khamenei et le Corps des gardiens de la Révolution islamique (CGRI).

Les évènements dans le pays ont été suivis avec attention par l’Union européenne et les Etats-Unis et ont divisé les Occidentaux, quant à l’approche à adopter pour faire respecter les droits de l’homme. Les Européens ont choisi d’adopter une approche différente de celle choisie par les Américains. Tandis que le président américain Donald Trump a exprimé son respect au peuple iranien et critiqué ouvertement le régime iranien, en qualifiant ce dernier d’«Etat voyou économiquement affaibli », les Européens ont opté pour une approche plus douce. Le chef des droits de l’homme a souligné que les citoyens iraniens, qui sont descendus dans la rue ces derniers jours pour exprimer leur mécontentement, avaient le droit d’être entendus et que les problèmes, qu’ils soulevaient, devaient être résolus par le dialogue, dans le plein respect de la liberté d’expression et du droit de réunion pacifique. Le dirigeant américain s’est exprimé clairement contre le régime iranien et contre ses violations des droits de l’homme. Les dirigeants européens ont été discrets sur le sujet. Si l’Union européenne appelle bel et bien au respect des droits fondamentaux, elle se fait beaucoup moins hostile à l’Etat iranien que les Etats-Unis.

Aux Européens, soucieux de préserver l’accord sur le nucléaire conclu en 2015, s’opposent des Américains toujours plus virulents dans leurs charges contre Téhéran. D’un côté, les Etats européens ainsi que l’Union européenne tiennent à préserver cet accord à tout prix, de l’autre, Donald Trump accuse les Iraniens de ne pas le respecter et menace de ne pas prolonger la levée des sanctions. La position américaine est contre-productive.

En cela, la position européenne est plus sage et plus pragmatique. En effet, la priorité est actuellement la normalisation des relations avec Téhéran, afin de préserver l’accord sur le nucléaire. Ce qui compte, c’est la société civile iranienne, or la meilleure façon de les soutenir, c’est de viser l’amélioration économique et de privilégier le dialogue.

L’accord conclu avec l’Iran a permis à la société iranienne de réaliser que les difficultés économiques n’étaient pas uniquement dues aux sanctions internationales.

Rojikurd: Quelle est la situation politique dans le Kurdistan syrien ?

Christiane Yousif :Les Kurdes ont toujours été et restent au cœur des tensions et des conflits au Moyen-Orient.

En Iran, lors des manifestations de protestation de décembre 2017-janvier 2018, des milliers de manifestants ont protesté contre l’administration iranienne, dans les différentes régions du Kurdistan. Les manifestants ont affronté la police, notamment à Sine, Kermanshah et Dehloran.

Après un séisme terrible, mi-novembre 2017, de nombreux Kurdes avaient perdu leur maison et demeuraient dans une grande précarité. Indignés par la mauvaise gestion de l’après-tremblement de terre, les Kurdes se méfiaient du gouvernement, jugé corrompu et inefficace.

Le Rojava ou Kurdistan occidental ou Kurdistan syrien est une région de facto autonome, qui se situe dans le nord et le nord-est de la Syrie et qui comprend les trois « cantons » kurdes d’Afrin, de Kobané et de la Djézireh.  Depuis 2012, la majorité du Kurdistan syrien est contrôlée par des milices kurdes. Depuis le 12 novembre 2013, le Kurdistan syrien dispose de sa propre administration autonome, annonce faite par le principal parti kurde syrien, le Parti de l’union démocratique (PYD). Le 29 janvier 2014, le Parti de l’union démocratique a proclamé une Constitution du Rojava.

Le 17 mars 2016, les Kurdes de Syrie ont proclamé une entité « fédérale démocratique » dans les zones contrôlées Cette entité est également dénommée Rojava-Syrie du Nord. Dans sa constitution de décembre 2016, son nom officiel est celui de Système fédéral démocratique de Syrie du Nord, déclaration faite par le Parti de l’union démocratique (PYD), en présence d’autres partis kurdes, arabes, assyriens. Deux millions de Kurdes vivent sur ce territoire.

Après une semaine de préparatifs et de menaces, la Turquie est finalement passée à l’offensive. Le 20 janvier 2018, l’armée turque et les rebelles syriens de l’Armée syrienne libre ont lancé l’opération nommée « Rameau d’olivier » contre la région kurde d’Afrin. La Turquie prétend qu’elle veut chasser de sa frontière les milices YPG, des forces kurdes considérées par Ankara comme une organisation terroriste, en raison des liens qu’elles entretiennent avec le Parti des travailleurs du Kurdistan, le PKK, que l’Etat turc combat sans relâche depuis plus de trente ans. Mais cette organisation classée « terroriste » par Ankara est aussi alliée de Washington dans la lutte contre le groupe Etat islamique. L’Unité de protection du peuple (YPG) et l’Unité de protection de la femme (YPJ), issus du Parti de l’union démocratique (PYD), ont joué un rôle décisif dans la lutte contre Daesh, en Syrie du Nord.

Avec la complicité de Moscou, de Damas et de Téhéran, la Turquie promet de se lancer dans la conquête de tout le Kurdistan syrien. Cette opération est une guerre inéquitable, opposant la deuxième puissance de l’Otan à des civils de ce canton syrien, à majorité kurde, où se sont réfugiés plus de 300 000 personnes, pour fuir notamment Daesh et Al Qaida. Il s’agit d’abord d’une violation flagrante de la souveraineté territoriale du pays. Erdogan a également indiqué que son ambition est de remporter une victoire militaire, en réinstallant les réfugiés arabes des camps turcs à Afrin, empêchant ainsi l’émergence d’un Etat kurde dans la région pour toujours.

Il est souvent difficile de s’y retrouver dans le chaos du Moyen Orient. Les pistes semblent brouillées. Un sentiment de colère s’est répandu après que les États-Unis ont déclaré n’avoir aucun intérêt à Afrin et que tous les regards étaient tournés vers la Russie, qui dispose d’observateurs militaires dans la région. Les États-Unis souhaitent la participation des Kurdes à la guerre contre le terrorisme et veille à ce que la Turquie ne soutienne pas la Russie. Dans le même temps, la Russie ne souhaite pas que la Turquie joue un plus grand rôle en Syrie. Moscou a pour sa part appelé toutes les parties à faire preuve de retenue et à respecter l’intégrité territoriale de la Syrie. Damas a condamné les actions turques à Afrin, tout en soulignant que la région faisait partie intégrante de la Syrie. Le gouvernement syrien aurait rejeté une demande d’intervention militaire adressée par les dirigeants kurdes de la région d’Afrin pour les épauler, en raison du refus des milices kurdes (YPG), de déposer préalablement les armes, condition sine qua non posée par Damas.

La guerre fait rage à Afrin, le bombardement aérien de l’aviation turque s’est soldé par la mort de nombreux Kurdes et plusieurs établissements scolaires y ont été fermés. L’armée turque a recouru à de différents types d’armes pour mettre à feu et à sang les habitants kurdes d’Afrin, elle aurait fait usage de gaz toxiques, infligeant de lourds dégâts aux infrastructures de la ville.

Mais les forces des Unités de protection du peuple kurde (YPG) et les habitants d’Afrin tiennent tête à l’armée turque et ont aussi fait preuve de leur ferme volonté. La Turquie s’enlise dans un bourbier d’où le gouvernement d’Erdogan ne pourra pas sortir facilement, car les Kurdes syriens, grâce aux formations militaires qu’ils ont reçues, seront capables de s’engager dans une guerre d’usure contre l’armée turque. En plus, les Kurdes syriens sont sur la même longueur d’onde que les Kurdes turcs, et ce lien ethnique les rassemble dans le désir de porter atteinte à l’armée turque. La présence de l’armée turque en Syrie lui coûterait cher, si elle ne se retirait pas immédiatement du territoire syrien. Car les Kurdes sont à Afrin chez eux depuis plusieurs siècles, c’est leur territoire, leurs racines et leur rêve politique qu’ils défendent. Le seul problème pour les Kurdes, c’est que les deux territoires détenus par les Kurdes ne sont pas connectés. Entre les deux se trouve la zone d’occupation turque, ainsi que le territoire sous le contrôle de l’armée syrienne.

Les Kurdes se plaignaient que les Russes étaient de mèche avec les Turcs, que les États-Unis les trahissaient et que le gouvernement syrien ne voulait pas vraiment les défendre.

Finalement, l’ironie est que dans leur lutte contre la Turquie, les Kurdes syriens soutenus par les Etats-Unis reçoivent plus d’aide du gouvernement syrien, contre lequel ils se rebellent. Selon les dernières informations, le gouvernement syrien et les milices kurdes YPG auraient conclu un accord, prévoyant le déploiement d’unités de l’armée syrienne, pour faire face à l’offensive turque.

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