Vers le déclin du Kurdistan irakien ?

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Christine Vincent
Christine Vincent

Jalal Talabani, né le 12 novembre 1933 à Kelkan, dans le Kurdistan irakien et mort le 3 octobre 2017, à Berlin, des suites d’une hémorragie cérébrale, fut président de la République d’Irak, de 2005 à 2014. Le premier président non arabe de la République irakienne post-invasion américaine de 2003 est mort à l’âge de 83 ans.
Le 6 octobre ont eu lieu ses funérailles au Kurdistan irakien, suscitant beaucoup de ferveur. Connu sous le nom de « Mam Celal » (Oncle Jalal), il fut non seulement un avocat, un homme d’Etat irakien d’ethnie kurde, mais aussi le fondateur de l’Union patriotique du Kurdistan (UPK), l’un des deux principaux partis politiques kurdes.

Très jeune, il a embrassé la cause du nationalisme Kurde incarnée par Moustapha Barzani, le fondateur du Parti démocratique du Kurdistan (PDK). Il a adhéré au parti en 1947, puis est entré au comité central en 1951, et lorsque le parti subit une scission, il a rejoint la faction dirigée par son beau-père, Ibrahim Ahmad. Après 1970, une réconciliation eut lieu au sein du mouvement Kurde, mais Jalal Talabani se retrouva marginalisé. Il fut envoyé à l’étranger afin de représenter le PDK à Beyrouth, puis Damas, puis s’est rapproché du Front Populaire de Libération de la Palestine (FPLP). À Damas, il a fondé l’Union patriotique du Kurdistan (UPK), qui regroupe des formations de gauche, puis est retourné en Irak, en 1977. Il s’est opposé aux forces du PDK, dirigé par Massoud Barzani, fils du chef historique, mort en exil en 1979. Celui-ci s’était allié avec la République islamique d’Iran, qui fut bientôt entraînée dans la guerre Iran-Irak. En 1986, l’UPK a également signé un accord avec Téhéran. L’opération Anfal, menée en 1988 par le régime irakien de Saddam Hussein, a décimé les populations du Kurdistan et poussé les forces de l’UPK et du PDK à s’allier au sein du Front du Kurdistan irakien. Des élections ont eu lieu en mai 1992, au terme desquelles le PDK de Barzani dirigeait le nord du Kurdistan, et l’UPK de Talabani le sud de la région. À partir de 1994, le PDK de Barzani, avec le soutien de l’armée gouvernementale irakienne, a repris l’offensive et s’est emparé du sud du Kurdistan, poussant l’UPK à se replier en Iran. Un accord de paix fut signé en 1998 et le Parlement du Kurdistan réactivé en 2002. L’année suivante, une direction collégiale de six membres, dont Massoud Barzani et Jalal Talabani, fut mise en place au Kurdistan irakien. En avril 2005, Jalal Talabani était le candidat unique de l’UPK et du PDK au poste essentiellement honorifique de président de la République d’Irak, il devint le premier Kurde à accéder à ce poste. Rival politique de Massoud Barzani, l’actuel président du Kurdistan Irakien, et ennemi de Saddam Hussein, qui avait opprimé les Kurdes pendant des décennies, il prit la tête d’un Etat, qu’il avait passé sa vie à combattre.
Aux termes de l’article 72 de la constitution irakienne, Jalal Talabani ne pouvait solliciter de troisième mandat consécutif. Le 24 juillet 2014, Fouad Massoum, élu président de la République, lui succéda.
Jalal Talabani a épousé Hero Ibrahim Ahmed, la fille d’Ibrahim Ahmad, membre actif du PDK. Ils ont deux fils, Bafel travaille pour l’UPK et Qoubad fait partie du Gouvernement régional du Kurdistan, dont il a été le représentant aux États-Unis.

L’Irak perd un bon médiateur, qui a reconstruit son pays en essayant de trouver une solution à la fracture entre Arabes sunnites et chiites, et une partie de son histoire. Réputé pour son amabilité, il était amateur de poésie, de bons vins et de cigares. Il parlait aussi bien, outre le kurde, l’arabe, l’anglais et le farsi, et même un peu de français.

Le Gouvernement régional du Kurdistan d’Irak (GRK), est l’instance dirigeante officielle du Kurdistan irakien, dont la capitale est Erbil. Le président du Kurdistan Irakien est également le commandant en chef de l’armée (les Peshmergas).

Le 25 septembre 2017, les Kurdes irakiens étaient appelés à voter pour leur indépendance, lors du référendum organisé par le GRK et contesté par Bagdad. Le « oui » l’a emporté avec 92,73%. Mais cette proposition n’a pas été accueillie favorablement par Bagdad, qui a exigé l’envoi des forces de sécurité dans la région autonome. L’Irak est encouragé par l’Iran, qui craint un réveil de son importante minorité kurde à défendre l’intégrité de sa souveraineté et par la Turquie, qui joue un rôle clé dans la stratégie d’étranglement de l’entité kurde. Erbil, la capitale du Kurdistan irakien, est desservi par des compagnies iranienne, turque, irakienne, qatari, égyptienne, allemande, britannique et jordanienne. Toutes ont annoncé qu’elles suspendaient leurs liaisons, sauf Lufthansa.

Peu importait la situation, le président de la région autonome du Kurdistan irakien, Massoud Barzani, a félicité les habitants et déclaré que leur vote avait ouvert une « ère nouvelle ».

Mais le GRK est lui-même divisé en plusieurs forces militaires et politiques. Le Parti démocratique du Kurdistan (PDK), parti de Massoud Barzani, et l’Union patriotique du Kurdistan (UPK), du défunt Jalal Talabani, chacun disposant de ses propres forces militaires (les Peshmergas), de sa police (les Assayech) et de ses services de renseignements, s’opposent également au Mouvement Goran.

Actuellement, le Kurdistan irakien traverse une crise économique liée à la baisse des cours du pétrole, la région concentre 40 % des réserves irakiennes de pétrole brut. La riche province de Kirkouk (nord-est) ne fait pas partie de la région autonome du Kurdistan irakien. Mais le conflit entre Bagdad et la région autonome kurde au sujet de l’appartenance de la province disputée de Kirkouk s’est aggravé, après la tenue du référendum sur l’indépendance du Kurdistan irakien. Bagdad a voulu marquer le retour de son autorité dans cette province, dont les Kurdes s’étaient emparés en 2014, dans le chaos né de la percée fulgurante de l’organisation de l’Etat islamique (EI). Dans une allocution télévisée mardi, le président irakien, Fouad Massoum, lui-même Kurde, a déclaré que « la tenue du référendum d’indépendance du Kurdistan a créé des différends dangereux entre le gouvernement central et le gouvernement du Kurdistan et a eu pour résultat la restauration du contrôle des forces de sécurité fédérales à Kirkouk ».

Le 16 octobre 2017, des militaires irakiens et les milices chiites pro-gouvernementales, les Hachd al-Chaabi, ont lancé une offensive dans la province de Kirkouk et ont repris aux Peshmergas, pratiquement sans résistance, plusieurs sites pétroliers, une base militaire et le chef-lieu de la province, la ville pétrolière de Kirkouk.

La quasi-totalité des territoires conquis par les Kurdes depuis 2003 retombent peu à peu dans le giron de Bagdad, les Kurdes ont à peu près perdu la moitié de leurs territoires. Face à ces pleurs, les partis politiques de la région autonome se rejettent la responsabilité de ces pertes, les politiciens, ainsi divisés, pointent systématiquement du doigt le parti adverse. Bafel Talabani, le fils de l’ancien président irakien, a qualifié le référendum sur l’indépendance du Kurdistan irakien « d’erreur colossale »

Le Kurdistan irakien a perdu son vétéran de la cause kurde, au moment où ladite région s’était engagée unilatéralement sur la voie de l’indépendance, avec un référendum très controversé. Personnalité respectée en Irak et ailleurs, Jalal Talabani avait su entretenir de bonnes relations à la fois avec les Etats-Unis et l’Iran.

La réponse de Bagdad au référendum est claire. Seuls et délaissés par le monde entier, quel est l’avenir des Kurdes ? Peut-il y avoir un risque de guerre civile entre le nord et le sud du Kurdistan irakien, partagés entre les deux factions politico-militaires ?

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